Berlin 2.0

Publié le par Señor Sanchez

Comment peut-on être Berlinois aujourd’hui? Inspirée de sa propre expérience outre-Rhin, Mathilde Ramadier raconte le parcours d’une jeune femme partie à Berlin en quête d’une vie meilleure, dans cette ville moderne toujours en mouvement, où le marché de l’emploi semble d’avantage prometteur avec ses start-up sur Internet, alors que la France s’épuise à vaincre une crise économique inquiétante. Mais, petit à petit, le modèle allemand ultra-libéral révèle des failles…

L'avis de Señor Sanchez :

Bien souvent, un simple tête-à-tête entre amis, dans un petit café, peut rapidement se transformer en genre d’interrogatoire sympathique: chacun, à son tour, pose une question à l’autre et ainsi va l’apprentissage mutuel… Quelle est ta couleur préférée? Ton animal préféré? Quand tu étais jeune, qu’est-ce que tu voulais faire plus tard? Si tu pouvais déménager et faire ta vie dans un autre pays, ce serait lequel? Ah, la voilà la fameuse question… Moi, ce serait la Norvège. Pourquoi? Puisque je suis tombé sauvagement en amour avec la Norvège de Mathilde Ramadier et de Laurent Bonneau, telle que dépeinte dans leur magnifique bande dessinée «Et il foula la terre avec légèreté» (Futuropolis, 2017). Et c’est sans peur que j’avoue que cette dernière fait partie de mon club sélect de bandes dessinées préférées, mais là n’est pas le point. Qu’est-ce qui fait que l’Être humain, spontanément ou après mûres réflexions, décide d’aller s’installer dans un autre pays, parfois même sur un autre continent? Autre pays, autres amis, autre culture et possiblement une autre langue. La nouveauté semble excitante à première vue, mais rapidement, les obligations s’interposent à nos rêveries et l’hélium fuit de notre beau grand ballon qui se dégonfle un peu trop vite, un peu trop tôt. Parce qu’au fond, ici, c’est l’ailleurs d’autrui…

Dans Berlin 2.0, nous suivons l’histoire de Margot, une parisienne de 23 ans qui décide de quitter sa France natale pour s’installer à Berlin, cette ville à la réputation plus grande que nature, presque futuriste. Capitale de la culture et de la fête, Margot s’y rend avec ses certitudes et la confiance inébranlable du globe-trotteur d’occasion. Bien qu’elle part avec, en poche, une bourse reçue d’un organisme Franco-Allemand, vient le moment où elle doit se trouver un travail pour pouvoir continuer de participer au Rêve Germanique: les boîtes de nuit à la musique techno, les petits cafés trop beaux/trop chers, les festivals de films pornographiques, etc. Par contre, ne se trouve pas aisément un travail celui qui en fait la demande. Margot, pensant pouvoir se trouver un boulot facilement, se bute à une myriade de postes de stagiaire non-rémunérées et les quelques fois où elle réussit à en retirer une paie, c’est avec un salaire d’à peine 400€ par mois qu’elle doit se débrouiller pour survivre dans cette crise européenne. L’argent, c’est pas tout, mais pas de tout sans argent. Berlin, donnant l’illusion du foisonnement ouvrier se présente finalement comme la ville du travail précaire; les compagnies sont nombreuses, certes, mais embryonnaires et à l’avenir presque avorté. Patrons ingrats, surcharge de travail, délais déraisonnables, c’est ainsi que Margot verra son voyage initiatique se transformer peu à peu en Paris allemand. En Paris 2.0… Son Berlin 2.0 sur fond de ballon dégonflé.

J’ai découvert Mathilde Ramadier, l’auteure, avec Et il foula la terre avec légèreté, tel que mentionné plus tôt. Je savais à quoi m’attendre au niveau du scénario, mais par contre, je ne connaissais pas encore Alberto Madrigal, le dessinateur, et ce fut pour moi une belle découverte. Les illustrations collent parfaitement au récit: la palette est pâle et claire, le grain est varié mais grisâtre, les zones d’ombre sont omniprésentes, tous ces éléments de couleur percutent, mais en silence. Le dessin est beau, bien fait, mais renferme cette subtilité qui veut tout dire sur les intentions de l’œuvre; Berlin se présente sous son jour le plus lumineux, mais le soleil de 7 heures étire des ombres d’une noirceur trop malicieuse. C’est exactement ce que l’on ne voit pas dans ce livre qui nous dérange le plus, sans savoir pourquoi. Alberto Madrigal nous offre cette œuvre dans un chiaroscuro bien balancé qui amuse et ennui, réconforte et dérange, rafraîchit et déplaît, etc.

Berlin 2.0, c’est tout ce qu’on ne veut pas entendre, tout ce qu’on ne veut pas se faire dire lorsqu’on a un projet en tête dont la motivation obnubile les imperfections. C’est une courte bande dessinée à l’allure quasi documentaire qui a posée en moi une nouvelle maxime: «Un ballon, ça se regonfle, mais il ne flottera plus jamais.»

Illustrateur : Alberto Madrigal
Scénariste : Mathilde Ramadier
Éditions : Futuropolis
Parution : Mars 2016
Pages : 96

Extrait visuel

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Crédit : Señor Sanchez

Crédit : Señor Sanchez

Publié dans BD

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